Charlie-Hebdo allemand

Charlie Allemand« Bienvenue, Charlie ! » Une première réaction allemande à la parution du premier numéro d’un Charlie allemand (par Walther FEKL membre de l'EIRIS).
Dimanche, 26 novembre 2016 : un vernissage de la « Cartoonlobby », association allemande de dessinateurs de presse, réunit un certain nombre d’amateurs de l’image satirique. On évoque évidemment, entre autres, les chances de Charlie de se faire une place dans le paysage de la presse satirique allemande. Le 1er décembre doit sortir le numéro de lancement d’un Charlie hebdo allemand, tiré à 200.000 exemplaires, ce qui dépasse sans doute le tirage réuni des deux mensuels satiriques allemands, Titanic  et Eulenspiegel. Il règne un certain unanimisme à ce sujet parmi les participants de cette rencontre : personne n’accorde de grandes chances de réussite à Charlie, bien que ceux, qui n’ont pas, sous une forme ou une autre, des « actions » placées chez l’une ou l’autre des deux revues allemandes mentionnées, souhaiteraient que souffle un vent de renouveau sur le dessin satirique allemand.

 

Les deux revues ne se renouvellent guère depuis de longues années, mais elles sont « alternativlos », sans alternatives, comme – selon elle – la politique de notre chancelière. Rien à voir avec la France où les lignes bougent en permanence, où on assiste à des scissions, des créations nouvelles, des réapparitions, des transformations de revues sur papier en site ou blog, etc. C’est une scène bien plus vivante que de notre côté du Rhin. C’est sans doute cela aussi qui a motivé les responsables de Charlie à s’installer en terre allemande. La principale raison invoquée est cependant l’engouement des Allemands après le 7 janvier 2015, qui se manifesta d’une part par le succès du célèbre numéro vert avec le prophète dessiné par Luz, vendu à 70.000 exemplaires en Allemagne, en langue française bien entendu, et d’autre part par l’intérêt de diverses institutions de monter des expositions sur Charlie ou contenant tout au moins une bonne dose de Charlie.
Pourquoi alors le scepticisme des collègues et experts ès image satirique ? Ce n’est certainement pas à cause d’un supposé manque d’humour en Allemagne, mais parce que les formes et les moyens en sont effectivement bien différents. En plus, il faut bien se rappeler que, même dans la France d’avant janvier 2015, l’humour à la Charlie n’était pas le fait d’une véritable foule de lecteurs. Avec ses 25 à 30.000 exemplaires vendus, la revue était en permanence sur le fil du rasoir, au bord de la faillite. Ce qui distingue déjà en bonne partie la satire française de sa sœur allemande, se trouve exacerbé à Charlie, à savoir l’utilisation de la sexualité et de la scatologie comme armes de destruction symbolique massive de l’adversaire. S’ajoute à cela le mauvais goût assumé, revendiqué comme signe radicalement distinctif par rapport à toute bien-pensance bourgeoise. Ensuite le non-respect de tout tabou, notamment religieux et d’autres comme celui concernant les étrangers. La hantise d’être taxés de xénophobie habite tous les rédacteurs en chef allemands et motive bien des frilosités, sans parler de celle, évidemment encore plus compréhensible, de se voir accusés d’antisémitisme. Toutes ces choses-là sont bannies du dessin de presse tel qu’il est pratiqué dans les quotidiens allemands, et seul Titanic se permet d’être transgressif par rapport à un certain nombre de ces tabous. C’est ainsi que cette revue a pu se permettre de mêler religion et scatologie en montrant, sur la page de couverture, la soutane souillée d’un pape censé ne pas être « étanche » ou de représenter un autre pape en train d’enfiler … non pas des perles, mais des brebis. Wolfgang Schäuble paralysé, cloué à son fauteuil roulant depuis un attentat, donne à Titanic l’occasion de transgresser avec une certaine régularité le tabou, par ailleurs très fort, du handicap.
Mais comparée au dosage de ces ingrédients du dessin dans Charlie, leur présence dans le dessin allemand, et même chez Titanic, est plutôt homéopathique. Autre élément, formel celui-là, mais étroitement lié aux différences de fond : la ligne « crade » est nettement moins présente dans le dessin satirique allemand. Le besoin du public allemand d’une telle nourriture visuelle semble être largement satisfait par Titanic.
Quelle place alors pour Charlie dans ce paysage ? Peut-être celle de l’outsider qui, justement, ne veut être rien d’autre que cela et qui joue justement là-dessus. Certes, l’équipe autour de Coco et Juin, avec un Riss reporter outre-Rhin les piliers de ce premier numéro, nous montrent bien plus de Merkel que ne le ferait un Charlie français, et on approche la politique française, et surtout internationale, avec un certain biais thématique germanique. On consacre même un dessin à Frauke Petry, largement inconnue en France, qui est un peu notre Marine Le Pen à nous, plus avenante mais pas moins dangereuse. On s’adapte donc thématiquement, on veut quand même être compris. Il y a sans doute aussi un peu moins de sexe et une scatologie peut-être un peu moins crade. Mais on n’essaie pas, dans ce premier numéro, de faire du mimétisme, d’adapter son trait à ce qui a cours en Allemagne ou de faire venir en renfort des dessinateurs allemands. Non, Charlie reste Charlie. Pur jus. C’est effectivement la seule recette qui a une petite chance de réussir. Rappelons-nous, en effet, que Siné et Reiser se sont très bien vendus sous forme de livres en Allemagne, alors que personne ne les aurait jamais embauchés dans un journal ou magazine allemand. Être différent, assumer et cultiver sa différence, cela peut être la voie du salut.
Aussi subjectives, non représentatives et partielles qu’elles soient, les premières réactions que j’aie pu observer sont encourageantes. Mon marchand de journaux qui reçoit toutes les semaines deux numéros du Charlie français ne les vend pas toujours tous les deux, plus souvent un seul, et parfois aucun exemplaire. Pour le lancement de l’édition allemande, il en a reçu 20 dont 16 étaient vendus dès 14 heures, le jour même du lancement. D’autres amis ont fait des constats analogues. Je constate donc que le succès du premier numéro semble dépasser mes attentes initiales. Reste à le transformer en adhésion durable. Apparemment, 30.000 exemplaires vendus ne suffisaient pas pour assurer la pérennité de la revue en France, comment alors dépasser ce tirage en Allemagne, toutes les deux semaines ? Eh bien, personne n’a prévu le succès de Trump, personne n’a vu venir Fillon – et si tout le monde se trompait aussi sur Charlie ? Ce serait, pour changer, une surprise heureuse. Le pari est loin d’être gagné, mais souhaitons bonne chance à cette entreprise originale et courageuse. Bienvenue, Charlie !

Walther Fekl

Voir aussi le blog de Forcadell