"En quête du sérieux" de J.L.H. Thomas - Analyse

REFLEXIONS A PROPOS DU LIVRE DE J. L. H. THOMAS
EN QUETE DU SERIEUX
(Carnets philosophiques, Paris, Les éditions du cerf, collection Passages, 1988, 152 p.)
Alain DELIGNE
Il semble qu’il soit difficile d’isoler le sérieux comme objet d’étude et de le considérer pour lui-même. Le sérieux, en effet, se définit habituellement par rapport à une gaieté toujours possible. Dans une situation pénible (un enterrement par exemple), et quand des événements prêtent inopinément à rire, on tente effectivement de garder son sérieux, et on a du mal à rester sérieux. L’autocontrôle que l’on s’impose ici vient de ce que les deux sphères du sérieux et de son contraire sont considérées comme étrangères l’une à l’autre et comme ne devant pas se contaminer.

Or, si l’on quitte le sérieux de la vie pour l’approcher au moyen de l’art, l’histoire littéraire nous apprend qu’il n’en n’a pas toujours été ainsi. L’épopée homérique mêlait par exemple le comique et le tragique. Et si le genre de la tragédie, en mettant en avant le concept de spoudaion (sérieux), a rompu avec ces formes hybrides primitives, celles-ci n’ont pour autant jamais disparu. Ainsi, le style du spoudogeloion (le ridicule sérieux) fut remis à l’honneur par Horace dans ses Satires. Et toute une tradition rhétorique a encouragé par la suite les auteurs à mélanger les deux.
Pourtant, la condition humaine étant ce qu’elle est, le dilemme est clair : faut-il rire de notre situation ou en pleurer ? A en croire la formule, la sagesse aurait tranché : Mieux vaut en rire. En pleurer reviendrait en effet à prendre notre condition trop au sérieux. Mais qu’en est-il des mélancoliques, des grincheux et atrabilaires ? Une tradition remontant à Lucien continue ainsi d’opposer le rire de Démocrite aux larmes d’Héraclite, ce qui est sérieux à ce qui ne l’est pas. Or, c’est mésuser des deux que de les considérer antagoniques. A propos de la notion de comique, on pourrait en effet aisément montrer que l’opposition est dommageable à cette dernière : pour cause de non-sérieux, le comique sera automatiquement dévalué. Cela s’explique sans doute par l’attraction exercée par le léger, lui-même pris dans un couple d’opposés avec le grave. Il faut donc apprendre à décloisonner le sérieux et le comique. Mais cela suppose au préalable qu’on délimite définitionnellement le sérieux du non-sérieux, ce qui revient à poser la question de la topique du sérieux, ainsi que celle du comique : où se tiennent-ils ? Peut-on les trouver là où on les cherche ?
Pour John Laurence Hylton Thomas, le sérieux est précisément l’objet d’une telle quête. Ce philosophe, né en 1945 à Nottingham (Angleterre), a enseigné la philosophie entre autres à Oxford, Heidelberg et Neuchâtel. Son livre est dédié à Alan Montefiore, un des représentants les plus illustres de l’Ecole d’Oxford, dite ‘analytique’. Quand se pose un problème, il est de bonne méthode pour ces philosophes de partir du langage et d’analyser les mots tels qu’on les emploie quotidiennement. On verra ainsi Thomas s’interroger sur des expressions comme ‘prendre au sérieux’ (17). Voir comment tel ou tel mot est utilisé peut en effet, comme l’escomptait déjà Wittgenstein, donner une première orientation à la recherche quant à la valeur des termes en question.
On s’étonnera peut-être de ce que ce livre écrit en français l’ait été par un philosophe britannique. En fait, c’est le contenu qui l’aurait déterminé (17/18) : les Français, plus que les autres, se seraient attaqués au problème du sérieux, directement, comme Descartes et les existentialistes, ou indirectement, par le rire, comme Bergson. Quant à la forme, l’auteur se sent proche de la tradition essayistique remontant à Montaigne. D’où le choix non académique d’une présentation par carnets, l’académisme, par ailleurs si proche formellement du sérieux, n’atteignant pas l’esprit de ce dernier. Comme l’ignorance et la méfiance réciproques n’ont pas encore entièrement disparu entre la Philosophie Analytique et les différentes écoles du continent, le choix de Thomas est méritoire et s’inscrit à juste titre dans le programme de la très bonne collection Passages, dont l’un des objectifs est précisément de faire valoir le passage entre cultures, ainsi que de briser l’enchaînement de la routine scientifique en mettant l’accent sur le passage entre disciplines.
Des ‘naguère’ répétés (19, 46, 61), ainsi que des expressions comme ‘récemment’ (31), ‘sous peu’ (62) ou ‘bientôt’ (74) renvoient à une temporalité de l’écriture. “Voici maintenant dix-huit ans que je cherche le sérieux” (148), apprend-t-on d’ailleurs de l’auteur à la fin du livre. On assiste donc à une parole qui se cherche depuis longtemps. Mais les dangers guettent : La progression est continûment embarrassée. Thomas abuse du métadiscours, disant trop ce qu’il fait. Il se délivre par ailleurs des accessits (13/15, 31) ou se dénigre (100). Naît alors chez le lecteur un sentiment de gêne et d’irritation, partagé curieusement parfois par l’auteur lui-même qui avoue son malaise face à la subtilité de certaines de ses distinctions (53). Mais c’est l’expérience constante de l’ambivalence du sérieux qui l’aurait amené à enquêter, et cette part de vécu dans la quête fait que la pensée a tendance à se désentraver des chaînes logiques. Thomas éprouve les questions du dedans. Sa pensée se fait et se défait sous nos yeux, et le texte porte les traces de ce cheminement tâtonnant. Mais on pourrait se demander quelle est la part de la fiction dans tout cela.
Thomas a pleinement conscience de poser une question que les philosophes n’auraient pas traitée sérieusement, ou du moins de la poser différemment. Originalité ? Plutôt faculté de saisir des rapports délaissés par les autres penseurs et d’en apercevoir la portée. Thomas se montre déçu par les quelques philosophes du passé ayant abordé le problème : Kierkegaard, qui en traite dans Le concept d’angoisse, se refuse par exemple à définir le sérieux. Livré à lui- même, Thomas s’essaye alors, en bon Analyste anglo-saxon, à relever trois acceptions du mot (16) : le sérieux serait d’abord “un simple concept marquant l’importance [...] de quelque chose” : on parle d’un accident sérieux. Deuxièmement, il serait voisin de la gravité ; et, enfin, il désignerait un “certain caractère de sévérité et de persévérance”.
Thomas propose ensuite de ranger, provisoirement, les différents sens du sérieux sous les trois disciplines traditionnelles de l’épistémologie (le sérieux important), de l’esthétique (le sérieux mélancolique) et de l’éthique (le sérieux constant). L’auteur imagine aussi un second moyen pour faciliter sa quête du sérieux, et qui consiste à l’aborder obliquement, Il examine alors les non-sérieux qui se présentent sous la forme de l’insignifiant épistémique, du gai esthétique et du frivole éthique. Mais c’est pour constater que ces trois formes, séparées du sérieux par une opposition totale, ne peuvent fournir l’aide escomptée. En fait, sérieux et non-sérieux ne sont pas des contraires, mais doivent être, selon la juste proposition de l’auteur, considérés comme des compléments. Thomas nous soumet alors, s’orientant toujours d’après les mêmes domaines, un nouveau classement tenant compte des différents compléments et de leur implication réciproque avec le sérieux : le feint épistémologique, le comique esthétique et le … éthique. Comme on le voit, l’auteur procède par élimination d’approches successives et parallèlement, il pratique une méthode d’ajournement, puisqu’il aura fallu attendre la fin du livre pour que les points de suspension se remplissent du terme de ‘léger’ ; méthode qu’on retrouve aussi employée à propos de Kierkegaard et des existentialistes français, dont la critique est dès le début (14115) reportée à plus tard.

Le premier obstacle rencontré, de nature épistémologique, est celui du feint. Par feint l’auteur entend tout ce qui fait semblant d’être le sérieux ; la question est alors celle de les distinguer. L’auteur envisage brièvement le problème kierkegaardien de l’ironie, l’ironie duplice étant surtout une affaire de parole – ce qui est vrai pour l’ironie conversationnelle de Socrate, mais qu’en est-il de l’ironie situationnelle ? –, alors que le feint ne s’y limiterait pas. Par ailleurs, si l’ironie, qui est une feinte qui se signale en tant que telle, n’est pas reconnue, elle ne fonctionne pas, à la différence du feint qui ne doit pas être reconnu pour être efficace. L’auteur se consacre ensuite au problème cartésien du feint. Descartes a en effet reconnu le problème en se penchant sur la question de la réalité et de I’apparence. La méthode dubitative instituerait le sérieux. Dans ses Méditations, Descartes feint l’existence d’un Malln génie qui fait que toutes ses perceptions sont fausses, mais son existence est réfutée dans la dernière Méditation. La feinte a fonctionné comme instrument de pensée et a résolu le problème du doute : c’est l’idée du feint cognitif. Deux distinctions se révèlent encore importantes pour la recherche de Thomas : celle du feint d’avec le fictif, où celui-ci est reconnu comme tel, et celle d’avec le faux, ce dernier manquant de quelque chose, alors que le feint possède quelque chose, sa propre valeur. Le complément du fictif est l’historique, celui du faux est l’authentique.
Dressons avec l’auteur le bilan de cette première étape : le feint aurait à la longue tendance à se transformer en fictif ou en faux. Le feint, en se dédoublant ainsi, nous échapperait et le sérieux réapparaîtrait : le feint fictif et le feint faux seraient en effet proches du sérieux. Mais on aurait voulu ici plus de précision sur cette soi-disant proximité. C’est en distinguant les feintes sans but (du genre poisson d’avril) de celles d’avec but (fraudes, impostures) que l’auteur est amené à constater la tendance au comique du feint non intentionnel et la tendance à l’improbité du feint visant quelque chose. On reconnaîtrait une action ou une personne sérieuse à l’absence en elle d’une intention d’amuser ou d’abuser (43). C’était désigner d’avance deux domaines, l’esthétique et l’éthique, qui nous font quitter bredouille l’épistémologie.
La quête du sérieux se poursuivra d’abord, lors d’une deuxième étape, dans le domaine de l’art. Prétendant s’occuper maintenant sérieusement du comique, qui représente là plus un détour qu’un obstacle, Thomas aborde l’étude qu’il juge classique en ce domaine, Le Rire de Bergson, et dont il ambitionne de donner une critique en règle. Rappelons que Bergson s’abstient au début de définir la fantaisie comique, sa philosophie de la Vie lui faisant voir en elle quelque chose de vivant qui, précisément, résiste à toute définition. Bergson préfère dégager les “procédés de fabrication” du risible. Sa thèse fondamentale est que le rire représente un châtiment social visant à réprimer la raideur et l’inadaptation de l’individu. L’objet du rire, le comique, a une apparence de mécanisme. Thomas reproche ici à Bergson d’avoir confondu rire et dérision. Le reproche est-il justifié ? En fait, la dérision est aussi un rire. Dans l’esprit de Bergson, il était clair que l’on rie toujours avec quelqu’un contre ou de quelqu’un ; Bergson savait bien évidemment distinguer, à l’instar des Grecs, entre gelân (rire) et katagelân (se moquer de). Le rire a des tendances : bienveillante, autosuffisante, hostile. La dérision n’est jamais qu’une tendance du rire. Le rire, à la différence de la dérision, aurait bien, selon l’auteur, une occasion, mais ne poursuivrait aucun but (64), et l’objet de la dérision serait, quant à lui, le ridicule : c’est bien vu, mais si la dérision n’est pas le rire, on aurait aimé que l’auteur dise alors ce qu’est le rire tout court : à savoir, selon moi, un plaisir pur ; et pour ce qui est du rire tendancieux du ridicule, il sera un plaisir mêlé d’agressivité.
Toujours selon Thomas, Bergson n’aurait pas été assez radical dans sa conception sociologisante du rire. Le rire – et là, l’auteur parle en termes d’ontogenèse – ne se produirait pas spontanément à la rencontre du comique : Il faudrait apprendre encore quand rire. L’enfant ne naîtrait pas sachant rire – mais ici, Thomas ne précise pas de quel rire il s’agit – et imiterait le rire des autres. Le rire devient alors l’un des critères du comique. Le stade ultime du comique est le moment où celui-ci s’autoreprésente, se désignant selon un procès métalogique. Mais cela ne revient-il pas, de la part de l’auteur, à ne pas vouloir prendre en compte le comique involontaire ou inconscient ? L’inversion du célèbre exemple bergsonien où l’homme qui ferait rire est celui qui s’assied à dessein sur le trottoir, et non celui qui trébuche, nous prive dorénavant de toute occasion de rire. Je trouverais l’argument plus convaincant s’il servait par exemple à expliquer le rire dit “communicatif’, mimétique également, et qui perd de vue son objet au point de ne rien communiquer, si ce n’est lui-même ; où l’on voit qu’il peut y avoir là aussi rire sans comique.
En accord avec Bergson, Thomas pense que pour comprendre le comique, il faut examiner son expression la plus voulue, la comédie. Mais s’interdisant de trouver le comique en dehors de l’esthétique, Thomas s’oblige à, faire du comique théâtral son point de départ. En cela, il diffère de Bergson dont le point de vue sur le comique est en fin de compte éthique, le rire bergsonien étant fondamentalement moralisateur. Thomas pense par contre que la situation théâtrale à elle seule livre la clef du comique. Les deux composantes essentielles de la comédie seraient l’ambivalence et l’obliquité, et Thomas les retrouve dans les exemples bergsoniens. Avec une certaine condescendance, l’auteur avoue avoir souri à la célèbre anecdote de cette personne qui n’avait pas pleuré à une prédication pathétique sous le prétexte qu’elle n’était pas de la paroisse. Or, c’est nous qui ririons en entendant répéter cette réponse – ce qui est l’aspect oblique –, et non les destinataires de la paroisse. L’élément ambivalent s’y trouverait aussi ; car s’il s’était agi de la mort d’un paroissien que la personne ne connaissait pas, la réponse eût été juste. Par ailleurs, Bergson reconnaîtrait la présence de ces deux éléments dans ce qu’il nomme l’interférence des séries : le quiproquo, par exemple, fait rire par la confrontation de deux situations et par la connaissance qu’en a le public.
Quelle est la place du comique en art (principalement littérature, peinture et musique) ? Question complémentaire : peut-on y trouver le sérieux ? La démarche devient alors quelque peu alambiquée : la quête de l’absence du complément du sérieux, si elle se révèle fructueuse, indiquera en effet la présence du sérieux dans tel art. L’auteur passe alors quelques genres en revue : roman comique, comédie musicale et opéra comique pour ensuite aborder le drame sérieux, à l’aide duquel Diderot prétendait nous montrer l’homme tel qu’il est. Il s’agit donc pour Thomas d’un sérieux plutôt cognitif qu’esthétique. Mais pourquoi pas éthique, objectera-t-on, puisqu’on nous montre une fidélité au caractère et aux mœurs ? Thomas accorde finalement le rang d’art le plus sérieux à la musique (que l’on pense aux mentions serioso dans les opus de Mendelssohn ou de Beethoven) ; seule la musique serait capable de nous mettre dans un état de recueillement. Mais ce sérieux viserait en fait l’au-delà de la musique. Ce n’est donc pas dans l’art, même le plus sérieux, qu’on trouvera ce que l’on cherche. La quête se révèle à nouveau décevante.
Deuxième bilan : c’est paradoxalement le trop-sérieux qui prouverait qu’on ne peut trouver le sérieux en art. Pris trop au sérieux, l’art cesserait d’être fictif pour devenir faux : le jugement de Beethoven selon lequel “la musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie” (85) ou l’activité déployée par Monet pour ses Nymphéas sont jugés excessifs et obsessionnels.

Dans une troisième étape, L’auteur poursuit sa quête sous les cieux de l’éthique. Elle s’annonce bien : Durkheim n’a-t-il pas défini la morale comme étant la vie sérieuse ? Mais ce que disent les existentialistes français à ce propos est jugé négatif. A en croire Sartre, l’esprit de sérieux, opposé à l’angoisse, “saisie réflexive de la liberté par elle-même” (90), se cache précisément sa liberté à lui-même. le sérieux dénoterait une attitude bourgeoise conformiste. Thomas objecte à juste titre que l’homme sérieux est celui qui, au contraire, n’accepte rien sans examen. Toujours selon les existentialistes, pratiquer sa pensée, c’est-à-dire s’engager, ce serait cela le sérieux. Mais à vouloir réaliser trop vite ses idées, l’existentialiste risque, selon Thomas, de ne plus du tout philosopher et d’épouser toute cause, pourvu qu’elle soit radicale : travers dans lequel un Sartre est effectivement tombé. Mais le pire ennemi serait pour Thomas le refus non philosophique du sérieux : la fausseté, qui n’est ni amorale, ni immorale, ni hypocrite. Elle s’appelle légèreté et tout le monde l’a déjà rencontrée : “les mensonges joyeux, le travail bâclé, les petits excès de table, les déclarations de revenus inexactes, les infractions du code de la route, et mille autres choses familières”(98). C’est ce que j’aime appeler l’universel par le bas. Au passage, on relèvera ce bel aperçu moralistique : “Il faut à l’homme une marge où il puisse pécher sans trop nuire” (99). Le manque de sérieux contemporain se manifesterait dans notre attitude envers le sexe, omniprésent. Mais là, l’auteur s’égare dans ses jugements sur les femmes (104).
C’est la quête qui caractériserait le sérieux ; lequel renverrait au-delà de lui-même. Thomas revient alors, dans une quatrième étape, théologique, sur le trop-sérieux, perversion du sérieux, dont la forme la plus accusée serait le fanatisme religieux. A la différence du sérieux, le fanatique aurait trouvé. Mais le simple croyant aussi, objectera-t-on. Quant aux thèses religieuses de Kierkegaard, elles auraient manqué leur but : elles s’appliqueraient en effet au solennel, au spirituel ou au saint, mais pas au sérieux.

A la fin, la cinquième étape, Thomas se repose la question de la topique du sérieux, liée maintenant à celle d’une pragmatique : le sérieux ne se trouve pas à un endroit précis, mais il serait plutôt quelque chose que l’on fait, et ce, peu importe où. Le sérieux est défini à la page 145 comme la véracité de l’action. En passant, on aura appris que Nietzsche est un représentant du trop-sérieux ; mais prétendre cela, c’est passer à côté de toute une philosophie du rire – de dérision – chez cet esprit fort, qui a désobéi à l’interdit spinoziste : non ridere, non lugere, neque detestar sed intelllgere. L’attitude nietzschéenne fait reculer les limites du rire, qui pourrait tenir lieu de pensée. Ce gai savoir n’est donc pas d’ordre esthétique, mais épistémique. Une telle attitude avait de quoi déconcerter Thomas, persuadé que la philosophie ne peut revendiquer une quelconque dignité qu’à la condition d’être sérieuse et d’engager, faute de mieux, une métaphysique ce qui constitue une conversion pour le moins surprenante de la part d’un penseur venant de la philosophie Analytique. Cette métaphysique future est définie programmatiquement comme une philosophie, non pas de l’être, mais du sens. Or, jusqu’à plus ample informé, la distinction rappelle étrangement celle qu’utilisait implicitement Kant dans sa critique de l’ancienne métaphysique de l’être.

Selon les exigences formulées par Thomas quant aux qualités morales du sérieux philosophique, l’auteur philosophique doit délimiter nettement ce dont il parle. Je pense qu’il en va de même du critique, Il me faut donc dire que j’aimerais maintenant revenir en particulier sur la deuxième étape du raisonnement de Thomas, l’orientation de notre revue Ridiculosa m’y invitant par ailleurs : ce qui explique que dans mon exposé je me sois déjà plus particulièrement attaché à cette partie. Je voudrais donc maintenant relever encore les points litigieux suivants : Essai sur la signification du comique est le sous-titre du Rire, mais, selon l’auteur, l’explication bergsonienne du comique par du “mécanique plaqué sur du vivant” lui enlève toute signification, car le mécanisme relèverait d’une suite de causes et d’effets (72), excluant ainsi une interrogation sur le sens. En argumentant ainsi, Thomas s’éloigne en fait des véritables intentions de Bergson, qui, pour dissiper le même malentendu, s’adressa un jour en ces termes à l’un de ses premiers critiques qui surévaluait l’élément d’automatisme : “Je crains que vous n’ayez cherché dans mon livre plus que je n’ai voulu y mettre. La réduction du comique à des lois raides et véritablement causales. Telle n’a pas été du tout ma pensée. J’ai bien dû, pour m’exprimer clairement, donner des formules précises et définir un certain nombre de types ; mais j’ai averti le lecteur que je voulais simplement, par là, proposer des points de repère à ceux qui désireraient se rendre compte de ce qu’ils éprouvent en présence des effets comiques”.
- A la page 73, il est question du “comique, c’est-à-dire l’humour” : on verra dans cette assimilation une category mistake. L’humour défini par exemple comme la “politesse du désespoir” n’est précisément pas le non-sérieux : c’est le masque du pessimisme. Pour Lord Kames, le vrai humour est ainsi “le propre d’un auteur qui affecte d’être grave et sérieux, mais peint les objets d’une couleur telle qu’il provoque la gaité et le rire.” On s’étonne que la tradition de l’impassibilité anglaise n’ait pas servi de garde-fou à Thomas.
- Affirmer par ailleurs que la caricature ne prétend pas au sérieux (75) n’est-ce pas une manière de retomber dans le piège, dénoncé à juste titre par l’auteur, de la stricte antithèse du sérieux/non-sérieux ? Or, à part celle qu’on destine aux feuilles légères ou celle que l’on pratique dans les ateliers, la caricature n’est bien évidemment pas une plaisanterie. Pourquoi intente-t-on des procès aux caricaturistes politiques ou envoie-t-on un Daumier en prison, si ce n’est parce qu’ils défient sérieusement, c’est-à-dire subversivement, les autorités ? La caricature n’est donc nullement déficitaire par rapport au sérieux. Baudelaire l’avait bien vu qui la rehaussait en la rattachant à la catégorie positive du grotesque, dans la tradition des Hugo et Gautier.
- Quand il prétend que la peinture abstraite, non figurative, est purement ornementale (77), l’auteur porte un jugement à l’emporte-pièce. En esthétique, où l’art se fait contre l’art, aucun discours ne peut néanmoins prétendre dépasser un système antérieur : ni un Kandinsky ni un Mondrian, défenseurs d’un art autoréférentiel, n’ont rendu caduc le système représentationnel de leurs prédécesseurs, sauf précisément les programmes strictement ornementaux.
- Thomas se pose de la question de savoir si la peinture peut être comique (76/77). En fait Francis Grose (1731-1 791), dans son Essai Rules for Drawing Caricaturas with an Essay on Comic Painting (Londres, 1788), avait déjà répondu. La non-prise en compte du passé, notamment de sa propre tradition, devient contraproductive. L’auteur aurait pu penser par ailleurs à la peinture de Christian Zeimert, fondée systématiquement sur le calembour visuel, et qui est tout sauf involontairement comique, ou plus généralement encore à l’orientation ‘drôle’ de tout un pan du surréalisme et du pop art. Et Hogarth ? Il lui dégoûte !
- Quant à l’orientation d’après les disciplines traditionnelles, ici celle de l’esthétique, la perspective est faussée à partir du moment où les vues bergsoniennes sur le rire sont l’unique repoussoir pour Thomas. La théorie intellectualiste du comique – celle par exemple du contraste entre représentation abstraite et intuition concrète – a été complètement sacrifiée. Or, elle présente un intérêt cognitif évident : l’esprit rit en percevant une relation saugrenue entre deux idées incompatibles. Le rire a donc aussi sa place en épistémologie. Par ailleurs, pour en revenir à Bergson, il ne faut pas sous-estimer son apport épistémique ; dans son livre, le philosophe nous renseigne en effet sur des facultés humaines telles que l’imagination ou l’intelligence, ainsi que sur leurs procédés de travail dans l’effectuation du rire.

Accompagner un auteur le plus loin et le plus longtemps possible, tout en le discutant, c’est pour moi le prendre au sérieux. Mais quand la pensée se fait apodictique ou approximative, l’on se doit de le signaler : Thomas ne concède-t-il d’ailleurs pas que son exposé est parfois moins clair qu’il ne l’aurait souhaité (148) ? On louera cependant l’auteur pour le choix d’un thème unitaire lui servant de biais pour parler d’un peu de tout au point que cet essai en deviendrait presqu’un livre de philosophie générale. On honorera également sa tentative de travail en creux et son abord du sérieux, comme de ses différents compléments, en termes de présence/absence et non de contraires stériles.

Universität Münster

Article paru pour la première fois dans "Ridiculosa 5", pp. 167-176