Le premier Figaro (1826-1834)

« Le premier Figaro : un journal satirique atypique (1826-1834) », par Fabrice Erre (Centre de recherche en histoire du XIXe siècle, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne). Contribution au colloque « Le Figaro : histoire d’un journal », Centre d’histoire de Sciences Po, Paris, 20, 21 et 22 septembre 2006.

 

Le premier Figaro, né à Paris sous le règne de Charles X, est dans sa conception très différent du journal que nous connaissons aujourd’hui. Il appartient alors à la catégorie des « petits journaux », littéraires et légers, par opposition à la « grande » presse, d’opinion et d’information, plus sérieuse. Le Figaro s’est cependant situé sur un champ intermédiaire en utilisant son apparence inoffensive pour se lancer dans la critique politique, devenant ainsi un journal satirique, qui met le rire et l’allusion au service de son projet politique. Il connaît alors un parcours atypique : dans la première partie de son existence, de 1826 à 1832, il joue un rôle fondateur en construisant les bases d’un discours satirique qui prend toute son ampleur sous la monarchie de Juillet et stimule une cohorte de publications ; de 1832 à 1834, il est acheté par le pouvoir et doit inventer un discours satirique ministériel, renversant complètement son image et ses habitudes. Deux esprits se sont donc succédés au sein de ce journal : celui du « Figaro barbier » d’abord, prêt à « faire la barbe » aux puissants sans ménagement ; celui du « Figaro préfet » ensuite, au service du pouvoir, luttant contre ceux qu’il a jusque là inspirés.

 

Le « Figaro barbier » 1826-1832

Au cours de sa première période d’existence, Le Figaro devient un journal satirique d’opposition craint par le pouvoir, sous l’impulsion de quatre équipes successives. Chacune a contribué à rendre son discours plus construit et plus offensif. Il joue un rôle notable lors du renversement de Charles X en 1830.

Le Figaro débute le 15 janvier 1826, lancé par deux jeunes écrivains, Etienne Arago et Maurice Alhoy. Son apparence ne le distingue pas des autres petits journaux littéraires. Son nom est emprunté référence à l’œuvre de Beaumarchais et, sur la vignette, Figaro est représenté tel qu’il apparaît dans l’acte premier du Barbier de Séville, alors qu’il cherche l’inspiration : un jeune homme souriant, guitare en bandoulière, posant un genou à terre et s’appuyant sur l’autre pour écrire (doc. 1).

 

Doc. 1 : bandeau du premier numéro du Figaro, 15 janvier 1826.

 

Le sous-titre à rallonge se contente d’énumérer des sujets divers et superficiels, caractéristiques de l’éclectisme de la petite presse. Cependant, quelques éléments annoncent le potentiel satirique de la feuille. A droite, un rappel de la liberté des représentations théâtrales, acquis de la Révolution, se lit comme une affirmation de la liberté d’expression : « Le 15 janvier 1791, l’Assemblée nationale, par un décret, autorise tout citoyen à élever un théâtre public, et à y faire représenter des pièces de tous les genres ». En écho, les rédacteurs se cachent sous les noms des personnages de Beaumarchais. Ils revendiquent implicitement le droit à représenter la réalité de leur temps, quitte à la maquiller selon des codes théâtraux, ce qui constitue un des ressorts essentiels de la satire. En bas à droite, l’épigraphe « La vérité, quand même !… » est provocatrice car elle détourne le « Vive le roi, quand même » des ultra royalistes. Le Figaro se pose subtilement en adversaire de cette frange extrême qui soutient Charles X et ses sympathies libérales s’affirment rapidement.

Arago et Alhoy se contentent à l’origine d’allusions politiques. Ils utilisent la nomination à l’Académie française du duc Mathieu de Montmorency, un honneur purement politique pour cet héritier d’une importante famille noble, descendant du connétable Anne de Montmorency, et précepteur du duc de Bordeaux. Pendant plusieurs semaines, une campagne satirique est menée contre cet homme, une façon d’atteindre un régime jugé ignorant et arrogant :

 

« On offre de parier que M. le duc de M… va publier les dix premières lignes de la première page du premier volume de son premier ouvrage » [1].

« M. de Chateaubriand lira à la séance de réception de M. de Montmorency un fragment de son Histoire de France, dans lequel un ayeul [sic] du récipiendaire joue un grand rôle. "Il faut que je fasse l’éloge d’un Montmorency, dit-il, en comité secret ; si je ne puis louer un Mathieu, je louerai un Anne… et cela reviendra au même." La proposition fut adoptée à l’unanimité » [2].

 

Cependant, Arago et Alhoy ne parviennent pas à étendre leur champ satirique. Or, en mars 1826, Montmorency meurt subitement en prière dans une église : Le Figaro perd le fil qui le relie à ses adversaires. S’ensuit un flottement, qui se solde par changement de direction : Auguste Le Poitevin, dit Le Poitevin Saint-Alme, rachète le journal en avril. Dans son premier article, celui-ci reconnaît l’échec commercial du premier trimestre mais promet à présent des « coups de lancette à la sottise, coups de serviette au ridicule, coups de lancette aux Tartuffes, coups de serviette aux Turcarets » [3]. Le Figaro promet donc d’être plus satirique. Le Poitevin Saint-Alme ouvre une période au cours de laquelle son journal, audacieux et inventif, lance ses assauts vers des cibles de plus en plus haut placées. Il participe à la campagne contre les jésuites qui fait rage, et construit un discours satirique périodique en synergie avec Le Corsaire, un autre petit journal créé trois ans plus tôt. Cette lutte contre « l’affreuse épidémie des Jésuites »[4] est un véritable succès, et Le Poitevin Saint-Alme en profite pour revendre son journal à la fin de l’année à un millionnaire de 22 ans, Victor Bohain[5]. Le jeune homme, secondé par Nestor Roqueplan, compte bien exploiter la personnalité acquise par le journal. En 1827, les attaques satiriques s’intensifient et touchent pour la première fois des ministres. Peyronnet, Garde des Sceaux, est surnommé « M. Chose », pendant que Villèle, chef du gouvernement, est « M. Machin » :

 

« M. Chose soutient qu’il n’est pas si bête que M. Machin : l’un vaut l’autre »[6].

 

Le Figaro se permet même des attaques plus directes et insultantes envers « M. Vil… » :

 

« M. Vil…, c’est son nom en trois lettres »[7].

 

Le journal prend de l’assurance et change de vignette. En juin 1827, Figaro se relève et menace un jésuite (doc. 2).

 

Doc. 2 : vignette du Figaro du 16 au 26 juin 1827.

 

En un an et demi, Le Figaro est devenu un organe d’opposition actif. Le 9 août 1829, à l’annonce de la formation du gouvernement Polignac, il paraît encadré de noir, composé uniquement de brèves qui dénoncent un retour du pays au Moyen âge. Pour la première fois, une allusion au roi se glisse même à la fin du numéro :

 

« M. Roux, chirurgien en chef de l’hôpital de la Charité, doit incessamment opérer de la cataracte un auguste personnage »[8].

 

Victor Bohain en subit les conséquences, condamné à six mois de prison[9]. Son journal prend malgré tout la tête d’une campagne satirique contre Polignac, présenté comme un simple d’esprit, voire un malade mental :

 

« Depuis de longues années M. de Polignac est atteint d’une maladie dont le siège est le cerveau ; son médecin est le magnétiseur prince de Hohenlohe : ce grand prince fait des miracles ; s’il pouvait rendre à M. de Polignac la santé… de l’esprit ! jamais le magnétisme à distance n’eût produit de plus beaux effets ! »[10].

 

Le Figaro prépare donc avec ses armes la chute de Charles X et participe à la Révolution de juillet 1830 : Victor Bohain et Nestor Roqueplan signent et publient la protestation des journalistes qui déclenche l’événement[11], puis annoncent avec enthousiasme son succès. Ce petit journal a ainsi contribué à renverser un régime, en affirmant sa personnalité au sein du paysage de la presse dont la force se révèle alors. Bohain retire un bénéfice personnel de son engagement : il obtient de Louis-Philippe une rente de 6 000 francs et devient préfet de la Charente[12]. Henri de Latouche lui succède à la tête du Figaro, bien décidé à préserver l’indépendance d’esprit du journal. Après Arago et Alhoy, Le Poitevin Saint-Alme puis Bohain, Latouche entretient la réputation frondeuse du titre. Dès 1831, Le Figaro se montre critique envers le nouveau régime, bien qu’il ait contribué à l’installer. Il participe à un grand mouvement d’opposition, la « campagne de l’irrespect »[13], aux côtés du Corsaire et de La Caricature. Chacun de ces journaux apporte sa propre interprétation satirique du régime : Le Corsaire critique le premier le « juste-milieu », Le Figaro dénonce une « quasi-restauration » et La Caricature transforme le roi en poire. Début 1832, deux autres journaux satiriques voient le jour, légitimistes ceux-là, Le Revenant et Le Brid’Oison. Bien qu’adversaires politiques du Figaro, ils reconnaissent avec respect son courage et son talent. Le Brid’Oison porte d’ailleurs lui-même le nom d’un personnage de Beaumarchais, et se considère ainsi comme le Figaro légitimiste. Tous ces organes construisent un front d’opposition satirique dont l’influence commence à inquiéter le pouvoir. Ils reprennent les saillies des uns et des autres pour critiquer de plus en plus directement les députés du « juste-milieu », le chef du gouvernement Casimir Perier, surnommé « Casi-Poirier », et surtout le roi Louis-Philippe, accablé de tous les surnoms (Chose, Harpagon, Cassette, le Père Lapoire, etc). Pour briser ce front et répliquer sur le même terrain, le régime décide alors d’acheter Le Figaro, qui fait figure de meneur, et de l’utiliser à son profit. Pour la première fois, un journal satirique agit pour le bénéfice du pouvoir en place.

 

Le « Figaro préfet » 1832-1834

 

Dès la fin 1831, Henri de Latouche, jugé trop intransigeant, est poussé par les actionnaires à vendre ses parts. Il quitte Le Figaro le 24 janvier 1832 et le ton du journal change immédiatement : ses attaques contre le pouvoir disparaissent du jour au lendemain. Dès lors, Le Figaro se trouve confronté à une double difficulté : techniquement, son discours est à réinventer complètement ; éthiquement son revirement soudain est difficile à justifier.

La fabrication d’un discours satirique ministériel se heurte à de sérieuses difficultés techniques. En effet, comment mener des attaques satiriques contre une opposition disparate, cantonnée souvent à une semi clandestinité qui lui ôte toute visibilité ? Depuis ses premiers numéros, Le Figaro a cherché à atteindre la tête du pouvoir, en précisant ses cibles étape par étape, jusqu’à se moquer des ministres les plus influents, voire même du roi, des cibles dont les actions et la charge symbolique occupent l’actualité. A l’inverse, l’exposition des opposants, exilés ou élus de faible poids, est presque inexistante. Au bout d’un mois de tâtonnements, Le Figaro préfère donc imaginer un personnage capable de prêter son visage à cet ennemi que le pouvoir lui-même a du mal à identifier : il invente la figure du « bousingot »[14], agitateur républicain tirant son nom du chapeau en cuir bouilli dont il se coiffe (doc. 3).

 

Doc. 3 : « Le bousingot recruteur », Le Figaro, n° 315, 10 novembre 1832.

 

Le bousingot devient vite une figure pratique accumulant les défauts : en plus d’être républicain, il devient également utopiste, carliste et henriquiniste :

 

« M. Cabet est pour le moment le Démosthène des bousingots » [15].

« Charles X vient de faire une commande de six douzaines de bousingots, et autant de bonnets de nuit » [16].

« Le dauphin-bousingot, monseigneur le duc d’Angoulême, vient de se faire cirer la tête pour avoir l’air plus républicain » [17].

 

Cette invention permet au Figaro de rebâtir un semblant de discours autour du « complot carlo-républicain » et de retrouver une certaine dynamique satirique. En juin 1832, après l’insurrection déclenchée lors des obsèques du général Lamarque, il considère avoir vu juste, mais reconnaît les limites du rire dans sa situation :

 

« A l’aide de qualifications frivoles, armés de la plaisanterie et du ridicule, nous n’avons cessé de sonner l’alarme : au fond de nos épigrammes étaient de sérieux avertissements : ce bousingot, dont nous avons persécuté le type, on l’a vu la main à l’œuvre, organiser le carnage et la guerre civile » [18].

 

Ainsi Le Figaro est-il mal à l’aise dans son rôle. De fait, ne faisant plus vraiment rire, il traduit plutôt l’inquiétude du régime qui l’emploie. Alors que la satire demande une forme d’insouciance dans l’agressivité et une propension au cynisme, Le Figaro pèse ses mots et exprime de l’amertume. Ce sentiment, provoqué par le spectacle de l’actualité, est renforcé par l’ostracisme qu’il subit.

La déception provoquée par le revirement du Figaro est en effet à la hauteur du prestige acquis sous la Restauration. Les autres journaux satiriques dénoncent son passage à l’ennemi comme une véritable trahison. Le Revenant l’interpelle avec indignation :

 

« Figaro ! Figaro préfet ! Figaro décoré de juillet ! Figaro décoré de la Légion-d’Honneur ! Figaro, qui emportes un sac d’argent sous ton bras ; le premier jour de l’an nous te souhaitions l’esprit de Figaro barbier, et tu nous a entendu, et quinze jours durant tu es redevenu le vrai, le bon Figaro, c’est-à-dire le méchant Figaro, Le Figaro de la restauration. Tu as mordu tes ennemis, tu as mordu tes amis […]. Mais tu t’es bientôt lassé de mordre, Figaro ! tu t’en es lassé avant que le vingt-septième jour de l’an de grâce 1832 ne soit venu […] Pour toi, pauvre Figaro, regarde en arrière, puisque tu n’as plus d’avenir […] ; montre-moi ta joyeuse figure, ta figure d’autrefois, non pas telle qu’elle était, peut-être, mais telle que je me l’imaginais, lorsque je te lisais au coin de mon feu. Il me semblait voir alors un jeune homme au front riant, au regard vif, à l’œil noir, jetant à pleines mains l’esprit, mais de l’esprit toujours français ; un joyeux enfant qui se rangeait du côté du plus faible » [19].

 

La Caricature, ancien compagnon de route, le surnomme « Don Rabougrinos del insolentia surperlativa » [20]. Le Charivari, nouveau venu fin 1832, diagnostique les derniers instants d’un Figaro bedonnant (doc. 4).

 

Doc. 4 : « Vas te coucher Figaro, tu sens la fièvre », caricature de Daumier, Le Charivari, n° 88, 26 février 1833.

 

A plusieurs reprises, Le Figaro tente de soutenir le débat sur la légitimité du rire qui lui est imposé par ses adversaires, mais sa position délicate et son manque de réussite l’empêchent de le faire avec conviction. En octobre 1832, il reçoit le soutien d’un nouvel hebdomadaire satirique, La Charge, également créé par le pouvoir. Mais celui-ci se heurte aux mêmes problèmes et le succès ne vient pas. Progressivement, Le Figaro néglige le domaine politique et s’éteint. Il tente plusieurs résurrections après 1834, sans véritable caractère satirique. Ce « Figaro préfet » n’a donc pas réussi à construire un discours satirique ministériel efficace, capable de contrer un discours d’opposition extrêmement offensif[21]. Mais son revirement a tout de même permis à la monarchie de Juillet d’ouvrir une brèche dans le front satirique qui la menaçait, et qui s’écroule finalement en 1835.

 

Le parcours de ce premier Figaro, original et contradictoire, pousse à s’interroger sur ce qui constitue la personnalité d’un journal, les raisons de son succès ou de son échec, et sur ce qui demeure de cette expérience dans celles qui lui succèdent. En 1861, alors que le titre a été relancé depuis quelques années par Villemessant, Emile Gaboriau publie un ouvrage sur L’Ancien « Figaro ». L’auteur rappelle comme un avertissement la conclusion à laquelle ce parcours invite :

 

« Malheureusement pour le petit journal, les causes de sa vogue sont aussi celles de sa décadence. Un jour il ne donne plus juste la note de l’opinion, de ce moment il est perdu. Lui, si fort pour démolir, il est impuissant à édifier. L’essaie-t-il, il devient grotesque, ridicule même. Il brille dans l’opposition ; mais qu’il passe au pouvoir, il s’éteint et meurt »[22].

 

Peut-être la solution est-elle, pour un petit journal, d’accepter de quitter sa condition initiale et d’entrer dans la grande presse, acquérant, à défaut d’un caractère subversif, la respectabilité dont il a besoin pour durer.

 

 

Fabrice Erre, Centre de recherche en histoire du XIXe siècle, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

 

(Article mis en ligne en mai 2010)



[1] Le Figaro, n° 4, 18 janvier 1826.

[2] Ibidem.

[3] Le Figaro, n° 89, 22 avril 1826.

[4] Idem, n° 210, 21 août 1826.

[5] Il aurait réussi à le revendre cent fois plus cher (Frédéric Ségu, Le Premier Figaro, 1826-1833, Paris, Société d’édition « Les Belles Lettres », 1932, chapitre I).

[6] Le Figaro, n° 75, 30 mars 1827.

[7] Idem, n° 389, 23 novembre 1827.

[8] Idem, n° 221, 9 août 1829.

[9] Jacques de Lacretelle, Face à l’événement, Le Figaro 1826-1966, Paris, Hachette, 1966, p. 12.

[10] Le Figaro, n° 10, 10 janvier 1830.

[11] Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral, Fernand Terrou [dir.], Histoire générale de la presse française, Paris, PUF, tome 2, 1969, p. 98.

[12] Frédéric Ségu, ouv. cité, p. 36.

[13] Charles Ledré, La Presse à l’assaut de la monarchie : 1815-1848, Paris, Armand Colin, Kiosque, 1960.

[14] Anne Martin-Fugier, Les Romantiques, 1820-1848, Paris, Hachette Littératures, 1998.

[15] Le Figaro, n° 49, 18 février 1832.

[16] Idem, n° 61, 1er mars 1832.

[17] Ibidem.

[18] Le Figaro, n° 159, 7 juin 1832.

[19] Le Revenant, n° 27, 27 janvier 1832.

[20] La Caricature, n° 74, 29 mars 1832.

[21] Fabrice Erre, « Les discours politiques de la presse satirique. Etude des réactions à l’"attentat horrible" du 19 novembre 1832 », Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 29, 2004, p. 31-51.

[22] Emile Gaboriau, L’Ancien « Figaro », Paris, Dentu, 1861, p. 22.